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Les articles d'Island Beat

Le viol des filles et femmes en Haïti: Les affres d'une démangeaison sociale
Juin 2003

Par: Beaudelaine Pierre
Link to Plan Internationale Web SiteCet article de "Island Beat" a été réalisé avec le support financier de Plan Haïti, dans le cadre du projet "Droits des Enfants et des Média participatifs dans la Société civile."

La vision de Plan est celle d'un monde dans lequel tous les enfants pourraient donner libre cours à leurs pleines capacités, au sein de sociétés respectueuses des droits et de la dignité des personnes. Plan cherche à assurer la survie, la protection et le développement salubre de l'enfant, et la santé reproductive des adolescents et adultes, particulièrement les femmes en âge de procréer. Plan fera la promotion de la qualité de la vie et des droits des enfants; renforcera la capacité des familles à fournir à leurs enfants la stabilité, la protection et la sécurité.

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Le samedi 03 mai 2003, une foule de gens, en fin de matinée, longeait les abords de la cathédrale pour se rendre au commissariat de Port-au-Prince. Ils vociféraient entre eux, lançaient des injures. L'homme qui marchait à leur tête portait une fillette d'environ 5 ans dans ses bras. Selon leurs dires, elle venait d'être victime d'un viol sexuel.

Quelques jours plus tôt, la presse haïtienne présentait un dossier critique sur une fillette de 10 ans porteuse d'un bébé de 5 mois -elle a accouché depuis mais le bébé souffre de sérieux problèmes qui font craindre pour sa vie. Elle aussi, aurait été victime d'un viol.

Une adolescente incarcérée à la prison pour femmes de Fort-National, a aussi subi un viol au sein même de la prison, qui lui a valu d'être enceinte.

Les exemples de telles exactions pourraient à eux seuls faire un article.

Une enquête réalisée en 1996 par le Centre Haïtien de Recherches et d'Actions pour la Promotion Féminine (CHREPROF) intitulée Violences exercées sur les femmes et les filles en Haïti , révèle que « de toutes les formes de violence exercées sur les femmes et les filles haïtiennes - violences physiques (33%), asservissement (25%) - la violence sexuelle est la plus fréquente avec 37%. L'enquête souligne également que cette forme de violence s'exerce de différentes manières: Le viol (acte sexuel réalisé sans le consentement de la femme); l'agression (outrages et injures exercées contre les femmes dans le cadre de l'acte sexuel); la séduction (l'utilisation de la ruse pour obtenir des faveurs sexuelles, etc.)

La violence sexuelle peut causer chez les victimes de graves dommages d'ordre physique, sexuel, psychologique et émotionnel. Elle constitue un véritable cas de violation des droits les plus élémentaires de la personne humaine.

Le viol chez les filles et les femmes haïtiennes - état des lieux

La Déclaration sur l'élimination de la violence à l'égard des femmes, adoptée le 4 septembre 1992, est le premier instrument international de protection des droits fondamentaux ayant trait à la question de la violence à l'égard des femmes. Selon cette Déclaration, « la violence spécifiquement dirigée contre les femmes s'entend de tout acte de violence dirigé contre le sexe féminin, et causant ou pouvant causer aux femmes un préjudice ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques, y compris la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, que ce soit dans la vie publique ou dans la vie privée ».

L'étude de CHREPROF a aussi souligné que, la fille où la femme haïtienne est violée n'importe où, dans le milieu familial comme dans les lieux publics. Chez les fillettes, les nombreux cas de viols enregistrés sont le plus souvent perpétrés par des proches de la famille voire des parents. C'est le cas notamment des enfants en domesticité, quand il ne s'agit pas tout simplement des fillettes mêmes de la famille, exposées aux convoitises de leurs pères, leurs beaux-pères, ou encore d'un oncle ou d'un cousin.

Généralement, ces viols exercés sur les fillettes et adolescentes soulèvent beaucoup d'indignation. Mais le cas, par exemple, d'une célibataire ayant une vie sexuelle active et violée soit par son partenaire soit par un inconnu, n'est pas criminalisé. Et cela l'est moins encore dans les rapports mari et femme où la femme elle-même peut être victime du viol conjugal. Mais ces viols, infligés par le mari à sa femme sont considérés comme négligeables; l'épouse est supposée consentante.

Bien qu'il soit difficile pour une femme mariée de prouver qu'elle a été victime de viols de la part de son mari, ces cas mériteraient néanmoins plus d'attention. Il est à noter également le cas de certains couples divorcés où les femmes mêmes séparées de leurs conjoints ne sont pas exemptes de viols de la part de leurs ex-maris.

Des institutions émergent

De nombreuses institutions telles l'Unité de Recherches et d'Actions Médico-Légales (URAMEL), le Centre d'Intervention et de Recherches et d'Expertises pour les Victimes de Violences (CIREV), le Groupe Haïtien d'Étude du Syndrôme de Karposi et des Infections Opportunistes (Centres GHESKIO) offrent un apport considérable dans la lutte contre les violences sexuelles exercées sur les fillettes et les femmes haïtiennes.

D'autres institutions dites féministes développent, elles aussi, un intérêt particulier pour les cas de viol et travaillent à les faire freiner en offrant leur support économique, psychologique et/ou moral aux femmes victimes de viols. De toutes ces institutions, nous pouvons citer en exemple, Kay Fanm, qui dans la lutte contre la violence sexuelle en Haïti joue le rôle d'institution-refuge pour les victimes de viols.

Selon la Directrice de l'institution, Mme Yolette Andrée Jeanty, Kay Fanm est une institution où l'on reçoit quotidiennement des fillettes et des femmes victimes de viols. Elle la présente comme une organisation oeuvrant pour une amélioration des conditions de vie des femmes haïtiennes en tant que femmes et en tant que citoyennes. La question de violence sexuelle est une de leur grande préoccupation, a-t-elle fait savoir.

Les femmes reçues à ce centre sont le plus souvent des fillettes ou adolescentes dont l'âge varie entre 8 mois à 20 ans. Elles viennent de toutes les couches sociales. L'expérience de cette institution montre qu'en général, les fillettes et les femmes victimes de viols ne dénoncent pas toujours leurs agresseurs; elles développent le plus souvent un sentiment de honte et de culpabilité et craignent d'être rejetées par leur entourage. Plusieurs d'entre elles luttent elles-mêmes pour se libérer, d'autres demandent de l'aide à leur entourage (membre de la famille, voisin,…) et une quantité très minime sollicite l'apport d'une institution.

Les conséquences du viol chez les victimes

La fillette ou la femme victime de viol manifeste le plus souvent, diverses réactions émotives. Elle peut ressentir, dans les premiers moments, un sentiment de colère et d'agressivité contre elle-même. Parallèlement, elle peut exprimer le désir de mourir, ainsi qu'un refus constant de boire ou de manger. Certaines peuvent même arriver au suicide. Elles peuvent aussi développer, à la longue, mépris, dégoût et méfiance contre le sexe masculin, sentiments qui peuvent dominer et entraver sa vie sexuelle future. Une jeune célibataire, victime d'agressions sexuelles se confie : « C'est honteux! Je n'ai plus le sentiment d'être moi-même ! »

Prévenir le viol

Les viols ne sont pas des faits isolés. Ils sont révélateurs de messages importants sur les rôles sexuels que la société attribue à l'homme et à la femme. Ils découlent de notre approche légale et sociale du rapport homme-femme. Les viols véhiculent donc une réalité qui dépasse largement les deux individus directement impliqués. Ainsi, combattre le viol chez les filles et les femmes haïtiennes, c'est poser le problème à un niveau national en regard de toute la structure sociale.

Mme Barbara Laurenceau, Experte Nationale en Plaidoirie, et travaillant sur la question du viol, estime d'une part qu'il est important d'élaborer, pour les hommes surtout, des programmes de formation et de conscientisation sur le danger que représente la violence et ses conséquences sur le développement physique, psychique, intellectuel et moral de la femme, et d'autre part, de mettre sur pied des structures d'accompagnement pour les victimes du viol sur les plans juridique, social et économique.

Pour Mme Lénithe Lubin, travailleuse sociale et accompagnatrice des victimes de viol à Kay Fanm, il est important d'élaborer des plans d'éducation familiale et d'éducation sexuelle dès le jeune âge et de construire dans l'univers mental haïtien une autre façon de voir le rapport homme-femme dans la société et où la femme n'est pas victime de ces rapports, mais se sentent intégrer à participer pleinement dans le devenir de la société.

D'après la directrice de Kay Fanm, lutter contre le viol sur les filles et les femmes haïtiennes exige un ensemble de mesures concrètes, des modifications d'attitudes et de comportements envers la femme et envers l'homme lui-même.

Mais de tels changements ne sont pas possible sans une bonne connaissance du phénomène dans son évolution. Les quelques institutions qui oeuvrent contre le viol voient le nombre des victimes augmenter de jour en jour. Parallèlement, le pays, au triple point de vue politique, économique et social s'effondre. Ne serait-on donc pas tenté de croire qu'aujourd'hui, les victimes sont de plus en plus nombreuses? Ou ne serait-ce plutôt que les fillettes et les femmes commencent à dénoncer leurs agresseurs?, se demande Mme Barbara Laurenceau.

Il est néanmoins clair, selon la travailleuse sociale Mme Gina Oscar des Centres GHESKIO, qu'à ce stade, le problème doit être posé à tous les niveaux de la structure sociale (juridique, politique, économique) et qu'un cadre d'actions légales et durables soit élaboré pour une amélioration des conditions de vie de la femme et de l'homme haïtiens.

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