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Léonne, Danise, Nadine, Carline et Nadège sont aujourd'hui des jeunes femmes. Elles essaient de reprendre une vie normale après avoir vécu dans la rue pendant plusieurs années. Grace à l'intervention du Centre d'Action Familiale (CAFA) fondée en juillet 1996 par Mme Kettlie Marseille, elles ont fait le deuil de ce mode de vie. Tant bien que mal, elles ont été prises en charge par les programmes du CAFA. Mais pour combien de temps encore, se demandent-elles? Car majeures et, mères pour deux d'entre elles, elles ne peuvent plus tout à fait dépendre du maigre budget de CAFA. Partagées entre le soulagement de quitter la rue et l'appréhension d'un avenir pas pour autant certain, ces cinq (5) jeunes femmes parlent de leurs expériences de la rue, des raisons qui les y ont poussées et aussi de leur espoir. Léonne a 18 ans aujourd'hui: « je suis arrivée dans la rue parce que je me suis laissée convaincre par une amie, j'avais alors 10 ans. Avant je vendais dans la rue avec ma mère. On vendait des sachets d'emballage en plastique. Quand j'ai rencontré cette fille, on s'est liées d'amitié, puis elle m'a proposé de venir avec elle. Elle m'avait emmené alors à Delmas 5 au niveau de l'église Saint-Yves. Ensuite, j'ai dû errer de l'avenue Haïlé Sélassié (communément appellé Carrefour de l'aéroport) en passant par Delmas 2 et puis finalement au Champs de mars. Je n'ai jamais pu sniffer le thinner mais je fumais des cracks et d'autres drogues dures. « Au champ de mars, j'ai trouvé Maguy, une assistante sociale qui m'a emmené au CAFA. J'avais abandonné l'école de très tôt et j'ai eu un enfant qui est décédé 15 mois plus tard. Maintenant, grace à CAFA, je suis retournée au cours du soir au Saint-François d'Assise, je suis en préparatoire I. Aujourd'hui, ma mère est morte. Mon père vit dans l'Artibonite mais je ne le connais pas. J'ai un petit ami qui ne vit pas dans la rue ». Nadège a 18 ans, elle raconte : « moi, j'habitais à cité Soleil, j'ai été amené à me rendre dans la rue à cause de la situation conflictuelle qui sévissait dans ce quartier, ce que nous appellons la guerre des gangs. Les évènements me dépassaient. J'ai connu des jeunes filles qui ont été violées juste parce qu'elles habitaient un certain quartier ou parce qu'elle refusait les avances d'un « chimè ». [Sobriquet donné à des activistes politiques armés qui se réclament du pouvoir Lavalas.] « Par crainte d'être victime, moi aussi, j'ai laissé la cité et je me suis retrouvée dans la rue où finalement j'ai trouvé une certaine quiétude. C'est clair, dans la rue dès qu'on est la petite amie de l'un des garçons, on est tranquille. Au début, quand on arrive, il ne faut pas faire des manières sinon on est battue, parfois violée. Alors le protecteur devient naturellement le petit ami.» Danise raconte : « Je vivais aussi à Cité Soleil avec ma sur et le père de mon enfant et j'avais toujours très peur, trop de conflits, trop de meurtres. Je les ai abandonné parce que je ne pouvais plus supporter la situation. J'ai décidé d'aller en ville alors que je n'y connaissais personne. Là, j'ai rencontré une fille qui m'a entrainé à la vie de rue, de quartier en quartier. Certaines d'entre nous se sont livrées à la prostitution. Au champs de mars, moi j'ai rencontré un garçon qui vivait lui aussi dans la rue, on a eu un enfant ensemble. Puis j'ai rencontré Nadine qui fréquentait déjà le CAFA et m'y a emmené. Maintenant, je ne voudrais plus retourner à la vie de la rue. D'autant que ce n'est plus la même chose. La plupart de nos amis s'y sont fait tuer par des mains invisibles ou ont été portés disparu. La rue devient très dangereuse. » Nadine raconte à son tour : « Je vivais chez une tante. Nous avons eu un petit différend, je suis sortie de chez elle. Dans un premier temps, je me suis placée comme servante "baby-sitter" chez une dame. Mais après que la dame ait laissé le pays, je me suis retrouvée au chômage. Alors une amie, m'a conseillé la rue. Après quelques temps, Claudette une assistante social m'a emmené au CAFA, j'ai maintenant 5 ans ici. "Une chose est sure, jamais nous n'aimerions voir nos enfants
subir le même sort que nous. Avant, je n'accordais aucune
importance au fait que je dormais dans la rue. Maintenant j'en aurai
honte et c'est un miracle si j'ai réussi à m'en sortir
définitivement. Parce qu'en dépit des efforts de CAFA,
certaines d'entre nous y sont retournées. » Carline reste la plus marquée de la vie de rue : "Le plus gros problème de la rue c'est l'insécurité, les descentes intempestives de la police. Certaines fois, ils nous arrêtent, nous battent. Et ne manifestent aucune considérations pour notre sexe. Ils nous donnent des coups n'importe où. Mais, en géneral, ils nous relachent après". "Des fois, ils viennent chercher un des garçons et quand ils ne le trouvent pas, ils arrêtent les filles. Moi j'ai fait de la prison plusieurs fois, mais il faut dire qu'on avait aussi des sympathies parmi les policiers qui prenaient notre défense auprès de leurs confrères quand certains d'entre eux nous frappaient brutalement." La vie dans la rue n'est pas facile. Les interviewées ont eu fréquemment des rapports sexuels avec des partenaires différents. Elles avouent n'avoir pas toujours utilisé le condom voire pas du tout. Grace à l'intervention de travailleurs sociaux des centres d'accueil qui les sensibilisaient sur l'utilisation des préservatifs et sur le danger d'être infectés du IST et du VIH, elles en sont venues à réclamer l'usage, au grand dam de leurs partenaires.« Une fois réintégrées, les responsables du centre nous initient à la cuisine, à l'art floral, à la pâtisserie, à la couture, et certaines fois nous donnons un coup de main à la buanderie de CAFA en échange d'un peu d'argent », racontent-elles « Notre vie est plus restrictive maintenant que nous sommes au centre. Confrontées à la réalité, nous essayons de nous raccrocher au peu que nous avons. Nous nous contentons du fruit de nos besognes qui nous assure une subsistance maigre mais honnête", disent-elles. "En plus, nous sommes beaucoup plus valorisés. Par exemple, quand il y a un mariage, une graduation, on fait appel à nous pour faire la décoration et cela nous génère un peu d'argent. Maintenant, il ne s'agit plus de se faire entretenir par un garçon », indiquent-elles. « Les garçons nous donnaient de l'argent. Dans la rue, nous avons appris à vivre en solidarité, à se faire des amis. Nous en avons perdu certains au cours de la campagne « zéro tolérance » Ce fût une expérience très douloureuse pour nous », estiment-elles.
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