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Les articles d'Island Beat

Être handicapée et fille de rues. le cas de Bertha
Juillet 2001

Par: Nicole Siméon, Journaliste, Port-au-Prince
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Cet article de "Island Beat" a été réalisé avec le support financier de Save the Children Canada (SSC) dans le cadre du projet "Les filles des rues à l'écoute - Promouvoir les voix des filles des rues dans les médias pour élargir le débat public."

"Je m'appelle Bertha. J'étais toute petite quand j'ai commencé à fréquenter les rues. J'ai erré un peu partout dans la ville à la poursuite d'un mieux-être, de la liberté... J'ai eu trois enfants dans la rue, de trois hommes différents. L'un est mort, la petite fille. Les parents du père d'Alain, l'aîné, l'ont pris en charge après la mort de leur fils. Jean qui a seulement un (1) mois est avec moi. Vivre dans la rue est difficile, même quand on est seule. Avec un enfant c'est encore plus dur. Depuis la naissance de Jean, j'ai cessé mes activités. J'attends qu'il ait trois (3) mois pour retourner dans la rue et continuer à survivre."

C'est le témoignage d'une fille de rue de Cap-Haïtien, la deuxième ville du pays située à 252 km au Nord de la capitale.

On la connaît mieux sous le sobriquet de "sèt dwèt" (7 doigts en français) en raison d'un handicap de naissance, dit-elle.

Bertha vit à présent au dortoir de la Cité Lescot, un quartier populaire de la ville. Avec son bébé, elle cohabite avec des rats dans le voisinage d'une fosse d'aisance à ciel ouvert et des amoncellements de déchets de toutes sortes dans un espace de 2 m2 partagé avec d'autres personnes.

Dans un coin de son refuge, délimité par un morceau de tissu, repose sur un tas de haillons, le corps frêle et visiblement malade de son fils Jean.

Un banc et quelques marmites noircies au charbon de bois forment le décor. "Sèt dwèt" s'excuse auprès de ses visiteurs mais c'est tout ce qu'elle possède, admit-elle.

Jean est atteint d'une taie. Un médecin de l'Hôpital Justinien, le principal centre hospitalier de la région lui a donné l'échantillon d'un médicament qu'il devrait acheter mais Bertha n'a pas d'argent pour exécuter la prescription, explique-t-elle.

Bertha doit être dans sa vingtaine mais ne peut le confirmer. Elle est la doyenne des filles de rues du Cap-Haïtien avec plus d'une quinzaine d'années dans ce milieu. Elle connaît toutes les autres filles. A son avis, elles doivent être à présent moins d'une dizaine à vivre dans cette situation.

Certaines d'entre elles ont préféré fuir l'enfer qu'elles y ont découvert. D'autres se sont livrées au concubinage ou répondant aux vœux d'un parent ont définitivement abandonné leur mode de vie.

En effet, les problèmes liés à leur genre, à leur mode d'organisation (moins réglementée que celui des garçons), rendent leur situation plus complexe.

En plus d'être la cible de l'emprisonnement arbitraire et prolongé, de la délinquance (vols, drogue) et de la prostitution ; elles sont souvent violées, battues par les garçons de rues et d'autres hommes qui veulent les exploiter.

Suite aux vicissitudes de leur situation, certaines choisissent de retourner dans leur village d'origine alors que d'autres persévèrent, explique Barthélemy Joël Marc Amédée, qui a travaillé avec l'organisation non gouvernementale "Enfants du Monde" dans la région du Nord.

Cela expliquerait la régression du nombre de filles de rues dans la ville depuis les dernières études réalisées en 1999 par Martine Bernier et Dr. Françoise Ponticq, financé par Save the Children Canada (SSC) et l'UNICEF.

Les déplacements vers d'autres centres d'intérêt identifiés comme des sources de revenus potentielles, telles les fêtes patronales et champêtres à certaine époque de l'année, contribueraient également à cette diminution de leur nombre.

"Avec Natacha, Huguette, Mamaille, Nadège, Dieudonne, Jessie, je dormais tantôt devant le bureau de la Délégation du Nord (sur la place d'Armes), à la rue 18, tantôt au marché ou derrière l'église du Sacré-Cœur.

"Les filles, Dieudonne en particulier, se faisaient violer, alors nous avions décidé de changer de place. Moi, je n'avais pas peur des hommes. Ils me laissaient en paix. Quand je veux, je couche avec eux contre un peu d'argent et puis c'est tout. Je n'ai jamais utilisé de préservatifs mais j'avais l'habitude d'entendre les filles en parler, elles en savent peut-être quelque chose (…) C'est sûr que je n'aimerais pas attraper le SIDA, parce qu'il tue. Je préfère vivre malgré ma misère."

"Maintenant, je ne vois presque plus les filles. On m'a dit que Dieudonne est en prison à Limonade pour vol. Huguette est malade, je ne sais pas où elle est. Natacha est enceinte, Mamaille quant à elle a été ramenée chez elle par sa tante. Moi, j'ai un oncle à la rue Zéro qui m'aide de temps en temps avec le bébé. Le père de Jean est de mauvaise foi, il me laisse des jours sans rien à manger. Il fait office de portefaix.

"Alain, mon aîné à maintenant six (6) ans. Je vais le voir certaines fois dans la famille de son père. Ce dernier est mort d'une crise de tension. Il était bien, lui. Il n'était pas un homme de rue."

Bertha se rappelle: "Avant d'être dans la rue, je vivais chez un homme qui s'appelait "Boutros." Il avait une épicerie sur la place du marché. Il s'occupait de moi et m'envoyait à l'école. Jamais il ne m'a maltraité mais mon père est venu me chercher. Il buvait, ne pouvait pas prendre soin de moi et me battait constamment.

"A sa mort, ma grande sœur m'a mis à la porte et a vendu la maison qu'il avait laissée. J'ai donc gagné la rue d'abord pour mendier puis j'ai pris l'habitude d'y rester. Maintenant, j'aimerais bien avoir un endroit plus approprié pour vivre mais je n'ai pas d'argent," dit-elle.

Selon les chiffres disponibles en mai 2001, près d'une centaine d'enfants et d'adolescents des deux sexes âgés entre 6 et 22 ans vivent exclusivement dans les rues du Cap-Haïtien. Certains des garçons partagent leur temps entre la rue et le Projet Pierre Toussaint, un foyer d'aide qui assiste les enfants de rues du Cap-Haïtien.

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