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Cet article de "Island Beat" a été réalisé avec le support financier de Save the Children Canada (SSC) dans le cadre du projet "Les filles des rues à l'écoute - Promouvoir les voix des filles des rues dans les médias pour élargir le débat public." Un document faisant objet d'un projet d'étude publié en avril 1999 par Martine Bernier et le Dr Françoise Ponticq (CRESD/UNIQ)*, financé par Save the Children Canada (SSC) et l'UNICEF, révèle que le phénomène d'enfants vivant dans les rues en Haïti a atteint depuis 1991 un taux de croissance de plus de 300 pour cent. Le nombre d'enfants vivant dans cette situation serait appelé à augmenter compte tenu de la paupérisation croissante du pays induisant un accroissement de la migration urbaine, stipule le même document. Il a été constaté depuis les cinq dernières années que le nombre de filles - bien que conservant un niveau inférieur par rapport à celui des garçons - a augmenté de façon considérable. En 1991 par exemple les filles représentaient un faible pourcentage alors qu'en 1999, leur pourcentage se situait nettement entre 20% et 33% du chiffre total. Selon ce même document les rapports entre les enfants et leurs parents ou un membre de leur famille se sont fragilisés. Ces enfants fuyant les mauvais traitements qu'ils subissent, cherchent le plus souvent refuge dans la rue. Leur intégration dans la rue est pourtant difficile. Les filles particulièrement doivent se battre pour être acceptées. Cela implique dans certains cas, la prostitution avec un garçon du groupe, la punition d'être battues ou carrément violées. Ignorant ou ne se sentant pas concernées par les méthodes de planning, ces filles courent quotidiennement les risques de grossesses prématurées ou non désirées sinon d'attraper une IST (infection sexuellement transmissible). Deux de ces filles, Nadège et Fabienne, respectivement agées de 14 et 15 ans vivent dans un quartier populaire au Sud-Ouest de la capitale. Elles confient qu'en dépit de son incertitude et de sa précarité, la vie dans la rue leur offre une liberté qu'elles n'ont jamais connu avant: elles goûtent au plaisir de se lever à n'importe quelle heure, de gérer leur propre argent, de dépenser leur temps comme bon leur semble. Fonctionnant dans la rue depuis au moins deux (2) ans, elles y mangent, y dorment et y vivent leur sexualité avec des garçons exposés à la même situation qu'elles. Nadège et Fabienne se livrent à la mendicité pour survivre et quand elles ne réalisent rien pour une journée, leurs camarades ou partenaires sexuels pourvoient à leurs besoins. Réveillées très tôt le matin, elles sont les premières à aller "cueillir" les passants ou les rares visiteurs du cimetière central à la recherche de quelques centimes ou d'un peu de café. Les premiers fruits de leur collecte leur permettent de s'offrir à manger pour la matinée. Ces deux jeunes filles se sont connues dans la rue. Elles sont devenues de très bonnes amies. Fabienne surnommée "Piskilin" en regard de sa maigreur prononcée, possède une grande influence sur Nadège qui obéit à ses moindres injonctions. Nadège raconte que sa mère est morte depuis 1996. Sa garde a été confiée à une tante, la grande soeur de sa mère, qui à son tour l'a placée en domesticité chez des gens qu'elle ne connaissait pas dans le quartier de Delmas 2. "La dame me maltraitait, elle me battait sauvagement pour un rien, alors un beau jour sur l'instigation d'une amie, Samantha qui était déjà dans la rue je me suis sauvée de chez elle," a expliqué Nadège. "Mon premier point de repère (ce qu'elles appellent base dans leur langage) était localisé près de l'Hôpital Général, Samantha m'y a emmené. Elle me faisait miroiter la vie dans la rue. A chaque fois qu'on se rencontrait, elle me faisait le récit de sa vie. Elle me parlait de ses libertés, de son autonomie, alors je me suis sauvée un jour au moment où je devais aller aux commissions pour la dame. Elle ne m'a plus revue depuis." "Maintenant ma tante a le regret. Elle veut que je revienne chez elle mais je ne lui ai pas encore pardonné de m'avoir laissé maltraiter par des étrangers'." "J'envisage de quitter la rue très prochainement néanmoins, c'est le seul endroit où j'ai des amis. Une fois, je suis partie pour aller dans une "base" au bicentenaire mais je suis revenue après quelque temps. Même si j'arrive à m'en sortir, je vais revenir quand même de temps en temps rendre visite à mes amis," a-t-elle déclaré. "La vie dans la rue n'est pas toujours facile, il y a des jours où nous ne trouvons rien, des jours où les passants nous méprisent." "Je fréquente de temps en temps le foyer Don Bosco (une oeuvre sociale dirigée par un religieux, le père Attilo Stra) mais je n'y vais plus parce que je n'ai pas de chaussures et de vêtements présentables à me mettre," a ajouté Nadège. Ce foyer, cité par plusieurs enfants de la zone est situé sur l'avenue du Bicentenaire, et accueille nombre de filles de la zone du Portail Léogane pour leur formation dans différents domaines comme la cuisine, la couture, la cosmétologie... et des métiers manuels pour les garçons. Piskilin, quant à elle, vivait avant à Cité Soleil, le plus important bidonville de la capitale haitienne (située au Nord-Ouest) avec ses parents avant d'aller vivre dans la rue. A la mort de son père, sa mère et elle ont été recrutées comme domestiques. Sa mère tombée malade, Piskilin est donc partie dans la rue pour trouver de l'argent. Les débuts ont été très difficiles, raconte-t-elle. Elle rentrait se coucher le soir pendant un certain temps avant de commencer par passer certaines nuits à l'extérieur. A force de réprimandes, elle a décidé de rester définitivement dans la rue. Elle dormait ça et là avant d'être recueillie au centre Lafanmi se Lavi. "Un grand nombre d'entre nous ont été renvoyées, après que des inconnus eurent incendié le local du centre. Je me suis retrouvée au Portail Léogâne avec d'autres amis qui s'y trouvaient également," a-t-elle expliqué. Elle a maintenant deux frères et une soeur. Sa mère vit à Carrefour Péan (un autre quartier populaire de Port- au-Prince) avec son homme. Elle voudrait que Piskilin revienne vivre avec eux, mais cette dernière ne veut pas vivre sous le même toit qu'un beau-père. "Je rends souvent visite à ma mère, je lui apporte à l'occasion un peu d'argent." "Près du cimetière, nous sommes en sécurité, nous n'avons pas souvent affaire à la Police parce que nous ne volons pas, nous ne nous droguons pas, en dehors de la consommation d'inhalants comme le "thinner" ou de la colle utilisée en cordonnerie (communément appelé "ciment"). Les garçons disent que cela fait du bien." "Nous vivons comme des frères et soeurs et chacune de nous doit répondre à sa responsabilité: faire la cuisine à l'occasion, faire la lessive par exemple. Nous avons notre petit coin sur un mur du stade où nous rangeons nos affaires. Nous n'avons pas de loisirs sinon rester sans rien faire la majeure partie de la journée. Parfois, j'aurais aimé me rendre dans un centre mais ils disent que je suis trop vieille." "J'ai un petit ami, il s'appelle Ti Rousseau. Il vit également dans la rue et fait office de laveur d'autos. Je n'ai pas d'enfants, je n'ai jamais été enceinte." Ces filles déclarent ne courrir aucun danger par rapport au SIDA et ne connaissent pas vraiment les MST. Par ailleurs, elles affirment ne pas utiliser de préservatifs lors de leurs relations sexuelles. Elles pensent que l'infection du VIH ne les concerne pas particulièrement. Nadège n'a jamais eu un contrôle médical. Piskilin l'a eu une fois lorsqu'elle était au centre Lafanmi Se lavi. Elles sont environ huit (8) filles de cette "base" à vivre dans des conditions similaires mais le cas de la plupart d'entre elles s'améliore avec la fréquentation régulière du foyer Lakay (Don Bosco) au bicentenaire, reconnaissent-elles. Celles-là y passent la journée et reviennent l'après-midi vers 4 heures. "Si je dois quitter la rue, j'irai chez ma grand-mère paternelle, elle habite à la rue Oswald Durand, près du cimetière. Mais maintenant, je n'y pense pas parce qu'il faut que je rentre avec un peu d'argent," avance Piskilin. Ces filles, en dépit des situations pitoyables auxquelles elles font face, cultivent encore un peu d'amour-propre surtout par rapport à leur famille à laquelle elles essayent de prouver qu'elles peuvent se débrouiller seules. En attendant, elles dorment dans les carcasses de véhicules et sont privées du minimum auquel elles ont droit: la santé, l'éducation, les loisirs... comme le prescrit la convention relative aux droits des enfants. Etre enfants de rue aujourd'hui en Haïti signifie donc privation des droits essentiels au point de vue économique, social, sanitaire et éducationnel, en dépit des lois constitutionnelles supposées régir leur situation. A la capitale particulièrement, où vivent entre 6.000 à 8.000** enfants de rues selon les chiffres avancés en 1999 par Martine Bernier et Françoise Ponticq, des efforts entrepris par certaines institutions religieuses viennent compléter les interventions de certains organismes publics en faveur de ces enfants. Cependant travaillant de manière isolée, leur efficacité et leur champ d'action se retrouvent restreints à différents points de vue. En raison des difficultés liées à leur situation, la grande majorité de ces enfants ne fréquentent pas l'école. Quotidiennement, ils sont obligés d'assurer leur survie en effectuant des occupations lucratives occasionnelles et caressent le rêve de voir les choses, un jour vraiment se changer en leur faveur. * Centre de Recherches sur les enfants en situation difficile / Université Quisqueya. ** Il faut noter qu'il n'y a pas encore de chiffre exhaustif et à jour sur la population effective d'enfants vivant dans la rue, compte tenu de la variation du nombre recueilli dépendamment du jour de l'enquête. [1580 mots]
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