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SIDA: Des prostituées haïtiennes parlent sans honte
Décembre 2000

Par: Fritznel Octave, correspondant de IPS-Haïti
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Depuis environ quinze ans que les premiers cas de syndrome d'immunodéficience acquise (SIDA) ont commencé à être recensés en Haïti, les femmes se livrant au commerce de leur sexe se montraient tout à fait indifférentes vis-à-vis des retombées de cette épidémie. Avec le temps et la propagation accélérée du virus responsable du SIDA (VIH), les prostituées se sentent de plus en plus concernées.

Attention danger !

"Je ne pouvais un instant croire que le SIDA existait réellement jusqu'à ce qu'un jour une de mes amies soit frappée par le mal du siècle," déclare Katia Juste qui se considère comme une nomade aux Gonaïves, principale ville du département de l'Artibonite située à 171 kilomètres au Nord de la capitale haïtienne.

Katia qui a accepté de parler avec franchise est âgée de 23 ans. À cet âge, elle a déjà mis au monde deux enfants sans qu'elle soit en mesure d'indiquer où se trouve le père de ces derniers. "À 17 ans déjà, j'ai connu beaucoup d'hommes simultanément," a-t-elle confié souriante. D'un hôtel à un autre, elle parcourt toutes les grandes villes d'Haïti selon les époques.

Toujours à la recherche de meilleures affaires. "Avant la maladie de ma meilleure amie, celle qui m'avait initiée dans ce commerce (rires …), je ne voulais pas entendre parler du SIDA et l'offre du préservatif était considérée comme une insulte à ma personne," a indiqué Katia soulignant que les déboires et les pires réalités qu'elle avait vues endurer son amie lui a valu la peine de croire à l'existence du SIDA.

L'amie de Katia a passé de la vie au trépas au début du mois de mai 2000 après que argents et temps eurent été dépensés chez des hougans (prêtres du vaudou).

"Et aujourd'hui, je suis consciente du niveau de propagation de la maladie en raison de notre ignorance, notre peur de l'humiliation qui accompagne cette maladie dans la société haïtienne et de notre incrédulité," a-t-elle dit avec peine.

"Ici, on nous appelle "misyonè" (missionnaire) comme pour dire que nous sommes jour et nuit à la recherche de clients dans les hôtels. Dans un certain sens, j'accepte cette appellation puisque je m'engage dans une mission contre la propagation du VIH," a pour sa part martelé Denise Pierre-Fils, 16 ans. "Personne n'a de l'argent au monde pour m'offrir la relation sexuelle sans protection," déclare-t-elle avec mépris.

Débrayée, le visage maquillé à la manière d'une reine s'apprêtant à monter abord d'un char carnavalesque, Denise croit que les prostitués y compris hommes et femmes, sont les plus susceptibles de propager la contamination par le VIH à cause de leur grande mobilité à travers le pays, à la recherche de partenaires occasionnels. Et par conséquent, dit-elle, ils devraient être des cibles privilégiées de toute campagne constante de sensibilisation contre la maladie.

" ‘Misyonè' le jour et la nuit, je ne connais pas encore mon statut sanitaire. Simplement j'espère n'avoir pas été déjà infectée pour ne l'être jamais en combattant ce fléau partout," présume-t-elle un peu affligée par la disparition il y a un an de sa sœur aînée et de deux de ses amies en raison du SIDA.

Jessica Saget, 19 ans, pense de son coté que le SIDA devrait faire l'objet de sensibilisation tous les jours, dans les foyers, les cafés et dans les restaurants dansants, dans les salles de classe comme dans les églises. À l'Hôtel "Merci Jésus" des Gonaïves, elle s'installe depuis trois ans. Le jour arrivé, elle parcourt la ville dans l'espoir de conclure de nouvelles affaires pour la soirée à venir.

Le plus gros effort devrait être engagé, selon une autre prostituée rencontrée à Miragoane, au niveau de l'État haïtien responsable de l'organisation de la société et de son contrôle, de la mise en place des structures et des infrastructures en faveur des couches défavorisées pour que ces dernières cessent de traîner leur dignité par terre. "Je vis dans ces conditions par ce que ma vie est gâchée par la pauvreté de mes parents et le mensonge des hommes," raconte-elle.

Dans cette ville située à environ 96 kilomètres des cotes Sud-Ouest de la capitale, on appelle les femmes prostituées "demoiselles de nuit." Une appellation considérée comme humiliante par la plupart de ces jeunes filles qui pratiquent la prostitution un peu clandestinement. Sauf les femmes venues de la République Dominicaine d'autres endroits du pays exhibent leur statut au grand jour. La ville est si petite qu'on se connaît l'un l'autre.

Les prostituées rencontrées à Miragoane critiquent le machisme, culturellement fort dans le pays et tendant à encourager la recherche de multi-partenarité. "Sous prétexte de virilité, de nombreux hommes ne consentent pas à utiliser le préservatif pour se protéger et protéger autrui," confient-elles soulignant qu'elles se soucient des méfaits du SIDA mais qu'elles n'ont pas le choix face aux nécessités socio-économiques.

"Quand la plupart de nos clients arrivant ici par bateaux se soumettent à cette précaution, ils l'abandonnent bien vite au moment où la relation commence à durer ou à devenir sérieuse," ont expliqué trois prostituées dont deux dominicaines faisant le va-et-vient entre plusieurs villes côtières d'Haïti. Elles se sont déclarées indigner que trop souvent des hommes foulent au pied le droit des femmes d'exiger de rapport sexuel protégé.

"Des hommes scandent toujours, si je dois utiliser le préservatif, je ne vous payerai pas," ont-elles repris en substance indiquant que la plupart des cas de contamination viendraient de ce type de comportement chez les hommes qui s'amusent à abuser la nécessité des femmes prostituées.

"Moi, je suis infectée à cause de ces types de rapports sexuels bien que j'aie toujours voulu faire le geste de mettre un préservatif avant tout contact," confie tristement une prostituée traînant son bâton de pèlerin à Port-de-Paix, 257 kilomètres au Nord-Ouest de la capitale.

Indiquant qu'elle a toujours voulu protéger ses clients, cette prostituée de 31 ans souligne que ces derniers refusent souvent le préservatif prétextant que cet objet les empêche de jouir.

"Alors dans ces conditions, à chaque rapport sexuel il y a une possibilité pour le développement d'un nouveau cas d'infection," dit-elle précisant que d'habitude elle pourrait avoir quotidiennement jusqu'à plus de cinq rapports sexuels avec des partenaires différents.

Au Centre de la ville de Port-de-Paix se trouve "Bienvenue Hôtel." Là, une autre prostituée âgée de 33 ans s'installe tous les soirs au seuil de l'étage partageant les chambres à coucher. À chaque nouveau venu, elle dit: "monsieur ou jeune gens donnez-moi dix gourdes, s'il vous plait." Et le dialogue commence (…)

Selon elle, le Nord-Ouest particulièrement la ville de Port-de-Paix défie les statistiques et les projections faites sur le SIDA. "Originaire de Saint-Marc (96 kilomètres au Nord de la capitale), ici je fais le va-et-vient depuis six ans. Les jeunes ne se font pas trop du souci pour le SIDA et d'autres maladies sexuellement transmissibles (MST)," explique-t-elle.

Trop souvent on pense que cette maladie n'existe pas. Les personnes frappées par le SIDA cherchent toujours un bouc émissaire, le fétiche par exemple, raconte-elle.

"Mais pour moi, dit-elle, préservatif ou je refuse l'argent du client. J'ai trop vécu de cette épidémie pour ne pas la considérer comme telle. Je ne saurais être ni criminelle ni suicidaire."

Actuellement, une situation pour le moins lamentable se développe dans la capitale haïtienne. Des dizaines de femmes, des adolescentes en majorité, vendent leur sexe à même le sol dans certains quartiers défavorisés à la tombée de la nuit et à la faveur de l'absence d'éclairage dans ces coins et recoins. D'autres sont devenues des chambrées au centre-ville le jour comme la nuit.

Le sexe est à vil prix au bas de la ville du matin au soir hors de toute mesure d'auto- protection. Un spectacle qui répugne plus d'un. Les mauvaises conditions socio-économiques du pays figurent parmi les principales causes avancées par ces femmes et jeunes filles pour expliquer leur participation à la pratique de telle activité.

Incroyable, mais vrai!

Au grand jour, s'asseyant soit au bord des rues ou à l'entrée des chambrettes disponibles à cet effet, des prostituées invitent allègrement tout passant de sexe opposé. Souvent avant de conclure l'affaire, le client potentiel demande: "combien madame, mademoiselle ou chérie?." Et la réponse est immédiate : "de 15 gourdes (moins d'un dollar américain) au moins, jusqu'à la concurrence de votre possibilité, monsieur ou jeune gens."

En dépit des efforts déployés à travers des campagnes d'éducation et de sensibilisation contre la propagation du SIDA, il demeure un fait que dans les conditions actuelles, la pauvreté reste un des facteurs déterminants.

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Cet article est produit avec la collaboration et le support financier du Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP), UGP/MSPP/IDA dans le cadre du projet ASON/Panos: "Renforçer le débat public sur le VIH/SIDA et les programmes de prévention avec la participation des personnes vivant avec le VIH/SIDA."

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