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Haïti : Après Esther Bourcicault, les Séropositifs haïtiens s'habituent peu à peu au témoignage
Janvier 2000

Par: Fritznel Octave, Radyo Vwa Fawès, Port-de-Paix
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En décembre 1998, pour la première fois en Haïti, une vaillante femme agée de moins de quarante ans, Esther Bourcicault Estanislas a décidé de sortir du silence pour témoigner publiquement de son état de séropositivité.

A la télévision, des miliers de téléspectateurs, adultes, jeunes et enfants pouvaient suivre non sans émotion et sympathie la courageuse Esther dont le mari était déjà emporté par l'épidémie. Expliquant ses expériences, ses déboirs et ses douleurs avec le virus, les mots pleins d'énergie et d'espoir exprimés par Esther Bourcicault pour témoigner ses gratitudes envers tous ceux, amis et parents qui lui ont fermément supportée et continuent à lui signifier leur amour ont grandement contribué au processus de démystification du SIDA en Haïti.

Considérées comme la goutte d'eau qui allait faire déverser le vase de témoignage, les séries de face au public initiées par Mme Bourcault allaient se poursuivre un peu partout dans la capitale haïtienne à travers des invitations à des rassemblements et des interviews aux journalistes de divers médias.

Le syndrome d'Imuno Déficience Acquise (SIDA) considéré jusque-là comme un mythe ( syndrome inventé pour décourager les amoureux, disent souvent nombre de jeunes haïtiens ) a commencé à ne plus être vu ainsi. Et le VIH/SIDA n'est plus aujourd'hui au même dégré qu'avant un sujet tabou ou un motif de discrimination aveugle contre les personnes infectées et affectées.

Depuis le début des années 1990, période au cours de laquelle l'on a commencé à recenser des cas exhaustifs d'infectés, les haïtiens en général, par peur ou simple mégard, n'ont pas voulu entendre parler du VIH/SIDA ou affichent tout simplement un silence complice à l'égard du développement de l'épidémie dans le pays.

Souvent, les personnes infectées se cachent derrière le fétichisme, certains mythes du vodou pour expliquer les causes de leur maladie. Et les parents d'infectées, quand ils ne les abandonnent pas, préfèrent gaspiller argent et temps chez des hougans plutôt que de s'en remettre au résultat du test d'un médecin.

Avec les témoignages, la réalité de la maladie et les ravages du virus en Haïti apparaissent au grand jour. Les chiffres peuvent en dire long. Selon les projections faites par des spécialistes haïtiens à la fin de juillet 1998, plus de 335.000 haïtiens auraient été infectés et le nombre d'orphelins du SIDA se situeraient à environ 190.000.

Ces mêmes projections soutiennent que le nombre de séropositifs pourrait attendre la bare de 400.000 en 2010 si rien n'est sérieusement fait pour réduire la croissance de la propagation du virus.

Toutefois, la nouvelle dynamique visant à motiver les infectés et affectés du VIH à témoigner de leur situation a pris un essor considérable ces derniers temps. L'une des initiatives la plus marquante de cet essor a été la tenue à Pétion-Ville, banlieue de la capitale, les 21, 22 et 23 avril 1999 le premier forum national de solidarité avec les personnes vivant avec le VIH (PVVIH). Ce forum qui avait réuni plus d'une centaine de personnes d'horizon divers dont des séropositifs haïtiens et étrangers venus expressément d'autres pays de la Caraïbe, a été organisé par Promoteurs Objectif Zérosida (POZ), l'Institut Panos de Port-au-Prince et Plan Haiti.

Les trois jours du grand rassemblement ont été l'occasion non seulement pour des séropositifs de témoigner de leurs expériences, de leurs souffrances avec le virus, les personnes affectées d'exprimer leur situation et leurs déboires et leurs espoirs, les gens travaillant dans le domaine du SIDA en Haïti comme à l'étranger de partager leurs expériences, mais aussi aux différents participants d'où qu'ils viennent de prendre conscience du danger réel que représente l'épidémie; et du coup de s'engager dans la lutte pour la vie et la sensibilisation contre la maladie.

Des idées qui s'étaient dégagées de ce forum, ont vu le jour des groupes et associations de prévention et de solidarité. C'est le cas du réseau de journalistes haïtiens dénommé "Centre de Communication sur le SIDA (CECOSIDA)" dont l'objectif principal est de produire et diffuser des informations relatives à la santé, à la prévention du SIDA et d'autres maladies sexuellement transmissibles (MST). Ce réseau qui fonctionne avec le support de POZ et de Panos vise aussi spécifiquement à établir un espace au témoignage des PVVIH et des personnes affectées en signe de solidarité national contre le fléau.

À la manière des réseaux de personnes infectées et affectées par le VIH/SIDA déjà existant dans d'autres pays de la Caraïbe comme le Réseau Dominicain de Séropositifs (REDOVIH) en République Dominicaine et le Réseau Caraibéen de Séropositifs (CRN+) basé à Trinidad & Tobago, l'Association de Solidarité Nationale (ASON) a été manifestement créée à Port-au-Prince deux mois avant le forum national en vue d'un meilleur encadrement et d'une prise en charge effective des séropositifs du pays.

L'ASON a également pour mission d'assurer une sensibilisation durable au sein de la population par l'entremise des témoignages publics de personnes infectées et affectées par le VIH, nous dit Saurel Beaujour, secrétaire général de l'association.

Ainsi, le 29 août dernier, ASON avait organisé une journée de solidarité à Léogane à laquelle plusieurs séropositifs membres de ASON ont participé. Ils ont pu témoigner devant les dizaines de participants et participantes, en majorité des jeunes. Les témoignages les plus marquants ont été de Dieula Jean, 30 ans et mère de quatre enfants dont un bébé de neuf mois né infecté; et de Christian Jules, père de cinq enfants à l'âge de 35 ans.

Dieula Jean vit avec son mari depuis 12 ans. Elle dit n'avoir jamais eu de relation avec d'autre homme que le père de ses enfants qui lui aussi n'avait pas montré de signe d'infidélité. Quand Dieula a été testée séropositive en avril 1999 elle était surprise.

" En réalité, lorsque je devais porter mon dernier bébé j'étais toujours souffrante. Alors que ce n'était pas pareil dans mes trois premiers cas de grossesse. A la surprise générale, tout a commencé avec des douleurs, des plaies partout sur mon corps et des infections vénériennes. Quand le médecin m'avait annoncé la nouvelle, je ne voyais que le contraire de toute chose devant moi. Je ne pouvais ni parler ni soulever mes jambes, voire marcher. J'avais eu tour à tour chaud et froid.

" Puis, peu à peu je pense à mes enfants. Mais surtout à mon bébé. Je me demandais: comment ai-je pu arriver là? Quoi dire à mon mari qui ne veut pas entendre parler du SIDA? Autant de questions qui me venaient à l'esprit. Finalement, je me suis résignée. Je clame mon innocence et remets tout à Dieu. J'avais résolu de souffrir avec sérénité."

"Actuellement," a-t-elle raconté, "la maladie me ronge. Je ne peux pas me procurer des médicaments pouvant limiter les souffrances. Mon seul espoir est que des personnes infectées comme moi et beaucoup d'autres non infectées me supportent moralement."

Toutefois, Dieula qui est très connu à Côte-Plage 16 (banlieue située au sud de la capitale) pour sa paisibilité et sa convivialité est très préoccupée par certains signes d'instabilité dans sa famille. Elle a admis que son mari, bien que souffrant toujours avec un mal au ventre qui laisse soupçonner son infection éventuelle, ne veut pas se faire tester. Ce dernier préfère fuir la maison pour ne pas entendre parler du SIDA.

Le témoignage de Christian Jules comme celui de Dieula Jean a traversé l'assistance avec beaucoup d'émotion. M. Jules est marié depuis environ 9 ans. Comme Dieula, il a été testé séropositif il y a environ neuf mois.

M. Jules a raconté qu'il n'a pas été trop surpris de sa séropositivité, puisqu'il avait plusieurs partenaitres à la fois. Il a ainsi expliqué sa situation:

" Mon seul regret est que les enfants sont soufferts à cause de mes insouciances. A la réception du résultat de mon test, ma seule frayeur était de savoir quoi dire à ma femme qui me semble toujours fidèle. Je comprends que ma situation est le fruit de mes vagabondages. Ma femme et mes enfants ne méritent nullement de payer un quelconque frais de tout cela."

Christian Jules s'est réjoui par ce que sa femme n'est pas infectée, les enfants non plus. "Heureusement," dit-il, " elle peut travailler et prendre soin de nos enfants. C'est merveilleux d'avoir une femme comme elle pour me supporter avec patience et courage. Elle mérite plutôt l'amour que ce fardeau terrible sur le dos de la famille: La maladie du SIDA dont moi seul est responsable."

" Les symptômes de la maladie font des ravages sur moi, et je ne peux rien faire. Je veux mourir. Mais la mort," semble-t-il, "ne veut pas. Dieu seul sait. Peut -être, ai-je une mission à accomplir. De toute façon, que mon témoignage vous aide, en particulier vous autres jeunes l'espoir du pays, à prendre conscience de la réalité que représente le virus du SIDA qui ménace notre génération toute entière d'extermination," a conclu M. Jules.

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