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Les articles d'Island Beat

Suzanne ou le calvaire d'une famille de déportés
Aôut 1999

Par Pierre-Jacques Vil, Agronome
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Suzanne, une haïtienne agée de 50 ans, est l'une de ces millions de femmes sur qui reposent de lourdes responsabilités familiales dans ce pays.

Habitant le village de Jacquesyl, situé près de Caracol à environ 350 km au Nord-Est de la capitale haïtienne, Suzanne n'est pas originaire de la zone mais y réside depuis août 1991, juste après la déportation de sa famille par les autorités de la République Dominicaine voisine.

Elle raconte son histoire de femme déportée, une déportation qu'elle vit comme une grande injustice.

" Mon mari et mes enfants sont nés en la République Dominicaine. Mon mari est né de père dominicain, il na jamais compris, ni accepté le fait qu'il soit pris de force par ses pairs de venir en Haïti, tandis qu'il travaillait paisiblement dans un batey dominicain pour une compagnie sucrière. Mes enfants non plus, n'ont pas compris cela et sont toujours sous le choc de la déportation. Il faut que je vous dise, j'ai eu onze enfants, mais six d'entre eux sont décédés avant qu'ils aient atteint l'age dun an."

"Maintenant, qu'en est-il de votre famille?"

" Mon mari est mort de chagrin en 1996, il était agé de soixante-sept ans. Deux de mes enfants, les plus agés, sont l'un au Cap-Haïtien (la deuxième ville du pays, située à près de 70 km d'ici) et l'autre se trouve à Port-au-Prince (la capitale). Ils ont du laisser la maison pour pouvoir gagner leur vie ailleurs, car je ne peux pas prendre soin d'eux. Les trois autres sont encore avec moi. Ils sont à l'école nationale de Jacquesyl ou ils poursuivent leurs études primaires."

"Que faites-vous pour prendre soin de votre famille?"

" Vous savez, Jacquesyl est une zone côtière, ou les principales activités sont la pêche, l'agriculture et la production du sel marin. Moi, je ramasse le sel. C'est une activité qui dure six mois de l'année, d'avril à septembre. Le travail de ramassage de sel incombe aux femmes."

"Durant les six autres mois de l'année, la vie est dure et pénible pour moi. Par occasion je fais du charbon de bois. Les funérailles de mon mari m'ont couté 1500 gourdes*. Cette somme, je l'ai réalisée dans le ramassage de sel. D'autres gens qui ont compris ma situation m'ont aidé financièrement."

" Parles-moi de votre travail dans les marais salants?"

" Des gens plus fortunes font fouiller des trous sur le rivage et y font pénétrer l'eau de mer. En période de sécherèsse, après quelques mois le sel est prêt. Les propriétaires font appel à des femmes qui viennent avec leurs paniers pour y recueillir le sel.

C'est une activité plutôt pénible dans la mesure ou je suis obligée de me baisser constamment pour extraire le sel. Cela peut durer trois à quatre jours, dépendamment de la dimension du trou.

Je constitue plusieurs lots de sel appelés "bâtes"** dans le langage courant à Jacquesyl. Après une journée de travail, une fois les lots constitués, le propriétaire me donne un quart des lots que j'ai réalisés.

Pour gagner de l'argent, je vends ce sel au marché, au prix de 10 à 15 gourdes la marmite (un contenant d'environ 3 kilos)."

" Mais comment dans ces conditions, peux-vous améliorer votre sort?"

" Ah! Je ne vois pas comment je pourrai sortir de cette galère. Je suis déjà trop vieille pour penser à migrer dans une grande ville du pays. Donc, je suis condamnée à vivre à Jacquesyl. Si le gouvernement ou des "Gran Nèg"*** de ce pays pouvaient investir dans la pêche en améliorant les techniques, en formant les pêcheurs, ou encore en implantant des usines de fabrication de sel ou des factory (usine de sous-traitance), alors je pourrais trouver une meilleure opportunité de travail en gagnant un peu d'argent pour prendre soin de ma famille."

" Pourquoi n'empruntez-vous pas de l'argent pour mener vos activités de pêche ou tout simplement faire du commerce?"

" Non, les organismes qui travaillent dans la zone n'empruntent qu'aux groupements de femmes ou d'autres associations. Mais je ne fais partie d'aucune association, donc c'est difficile pour moi. De plus, je ne me sens pas à l'aise pour aller demander de l'argent dans ces projets."

Suzanne est l'une de ces milliers de femmes haïtiennes abandonnées à elles-mêmes.

Le sort de ces femmes est liés à la nécessité d'améliorer les conditions économiques de toute la population haïtienne.

Actuellement des organismes de développement tant nationaux qu'internationaux s'efforcent de contribuer à Jacquesyl à l'amélioration du revenu des femmes.

Le CRS ( Catholic Relief Service ) et la CARITAS (un organisme de l'Église Catholique) octroient du crédit variant entre 500 à 1 500 gourdes à des femmes ou des groupes de femmes dans la zone, qui se livrent à des activités commerciales, plus précisément le commerce de produits alimentaires, de vêtements usagers, appellés "pèpè" .

Interrogées, des femmes bénéficiant de ce crédit, avouent qu'elles ne sont pas satisfaites du montant prêté, car il ne leur permet pas d'acheter des marchandises "en quantité." Elles déclarent également que ce sont les "pèpè" (vêtements pour enfants, draps...) qui se vendent mieux. En vendant leur marchandise à crédit, elles ont du mal à reconstituer la somme initiale.

*- gourdes: monnaie haïtienne (1500 gourdes équivalent à peu près à $ 90 américains / $1 US équivaut à 16.50 gourdes

**- bâte = 25 kg

*** -Gran Nèg : Bourgeois

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